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         Les chèvres ont été domestiquées il y a environ 10 000 ans dans les Monts Zagros en Iran. Des spécimens sauvages, souche de l'espèce domestique, peuplent encore l'Asie Mineure et le Pakistan. Les tribus anciennes ont commencé à les élever afin de se procurer facilement du lait, de la viande, des poils et des peaux. Les poils longs des chèvres angora sont tissés pour obtenir du mohair. Les peaux, transformées en outres, permettent de transporter des liquides ou de constituer la poche d'air des cornemuses.  

Des animaux astucieux
               Les contes, qui présentent souvent les chèvres comme des animaux astucieux, reposent sans doute sur des observations réelles. Les chèvres mangent volontiers de la paille, et on a vu des chèvres se gratter le dos au moyen de paille tenue dans la bouche. De même que les moutons, elles ruminent leur bol alimentaire, mais tandis que le mouton broute essentiellement de l'herbe, la chèvre apprécie avant tout le feuillage et les ramilles. Elles mangent volontiers la garrigue en bordure des déserts et grimpent dans les arbustes pour brouter. On a vu des chèvres sauter sur le dos des ânes pour parvenir aux premières branches et, de là, bondir de plus en plus haut dans les branchages. Elles mangent tout, jusqu'à l'écorce, mâchent même le papier, et l'on connaît leur goût pour les étoffes de lin.

A la conquête du monde
           Au temps des voiliers au long cours, on embarquait des chèvres sur les navires pour s'approvisionner en lait frais et en viande. Il arrivait que des capitaines  débarquent des chèvres  sur des îles, au profit de naufragés, ou pour se  débarrasser d'un surplus. Les  bêtes abandonnées se multipliaient et  ravageaient la flore, comme ce fut le  cas à Sainte-Hélène et sur  d'autres îles. En 1698, un vaisseau anglais entra  dans le port de  Bonavista. Deux habitants montèrent à bord et offrirent au  capitaine  autant de chèvres qu'il voudrait bien en enlever. Douze personnes  seulement habitaient cette île, et non seulement les chèvres sauvages y  dévoraient tout ce qui s'y trouvait, mais elles étaient devenues si nombreuses que personne ne pouvait se déplacer sans être suivi par tout un troupeau !(1)

L'origine de la corne d'abondance
   
      Alors que le bouc, animal satanique, est un compagnon familier des sorcières, la chèvre est associée à l'idée de profusion et de générosité. La mythologie grecque relate que le dieu Zeus, après sa naissance, fut caché par les nymphes sur le Mont Ida. Il y fut nourri par une chèvre nommée Amalthée. Le nourrisson divin, déjà doué d'une vigueur peu commune, chahuta avec sa nourrice et lui cassa une corne. Désolé et repentant, il promit que de la corne sortirait tout ce que les nymphes pourraient désirer, créant la Corne d'abondance. Après le décès d'Amalthée, Zeus utilisa sa peau pour s'en faire un bouclier, la chèvre protégeant encore son fils de lait par-delà la mort.
 

Chèvres et loups
         Les contes traditionnels de toute l'Europe ont brodé autour du  thème de la chèvre qui s'évade de son enclos pour goûter l'herbe  de la  montagne, et qui se retouve face au loup ou au renard. Si  Alphonse  Daudet a choisi de donner une fin tragique à l'histoire  de La petite  chèvre de Monsieur Seguin, de nombreuses versions  préfèrent mettre  en avant les ruses de la chèvre qui parvient à se   débarrasser de ses  adversaires et rentre sagement dans son enclos (2). 


        Un  autre thème très présent est celui de la chèvre protégeant ses chevreaux  du loup. La maman chèvre, partie assurer l'approvisionnement de la  maisonnée, laisse  seuls ses  chevreaux et leur fait promettre de n'ouvrir la  porte que  s'ils entendent  la  formule "mot de passe". Mais le loup (ou le  renard) a surpris la  conversation, et peu après le départ de la mère,  demande aux chevreaux  de  lui ouvrir la porte. L'animal a beau  répéter le  mot de passe, les  chevreaux se méfient car le loup n'a  pas  la voix douce de  leur mère. Le  loup s'ingénie donc à adoucir la  voix de diverses manières (en mangeant du  miel par exemple),  rendant les chevreaux hésitants. Ceux-ci lui demandent  de monter sa  patte à la fenêtre. Alors, selon les versions, le loup  abandonne, ou roule  sa patte dans la farine et peut ainsi montrer "patte blanche", trompant définitivement les chevreaux. Heureusement, la chèvre revient généralement à temps pour sauver ses biquets du ventre du loup.

Jean de La Fontaine a tiré une fable de ce conte traditionnel, et  l'expression "montrer patte blanche" est passée dans le langage  courant (3).   La Fontaine a aussi mis en scène un bouc, dans "Le Renard  et le Bouc".  Son devancier antique, Esope, avait également peuplé  certaines de ses  fables de caprins : "Le chevrier et les chèvres  sauvages", "Le chevreau et le  loup qui jouait de la flûte", "Le chevreau  à l'abri du loup", "Le loup et la  chèvre", "Le toureau et les chèvres  sauvages" (4).



Portraits littéraires
        Une autre expression, "devenir chèvre", a été agréablement illustrée par une histoire de Chantal Crovi  : "Papa devient chèvre"(5).
        On retiendra encore dans la littérature, l'image de la belle Esméralda, dansant dans les rues avec sa chèvre savante Djali, dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, et la description humoristique de Jules Renard extraite des Histoires naturelles  de 1896 (6):

         "Personne ne lit la feuille du journal officiel affiché au mur de la  mairie.  
           Si, la chèvre.
         Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant  au  bas de l'affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de  droite et  de gauche, comme une vieille dame qui lit.
           Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraîche, la chèvre  le  mange.
           Tout ne se perd pas dans la commune." 

       
           Les chansons traditionnelles recèlent aussi de beaux portraits de  chèvres, comme la fameuse Biquette qui ne veut pas sortir de son chou  ("Ah  tu sortiras, Biquette, Biquette, Ah tu sortiras de ce chou-là") ou  de  sa  cousine si excentrique : "C'était une chèvre de fort  tempérament, qui  revenait d'Espagne et parlait allemand,...". 
       
Un petit problème de logique pour finir :

"Un berger se trouve au bord d'une rivière avec sa chèvre, un très gros chou et un loup. Le berger doit faire traverser la rivière au chou et aux deux animaux, et sa barque ne compte qu'une seule place. Or, le berger ne peut pas laisser la chèvre seule avec le chou, sinon elle le mangera, et le loup ne doit pas non plus rester seul avec la chèvre, sinon il la mangera. Comment le berger doit-il procéder pour sauver son chou et sa chèvre ? "

       Réponse : Le berger doit d'abord transporter la chèvre. Le loup et le chou restent sur la berge. Le berger revient ensuite chercher le chou. Il le dépose sur l'autre berge, et ramène la chèvre sur la rive de départ. Le berger emmène ensuite le loup, (la chèvre reste seule), le dépose sur l'autre rive avec le chou, puis revient chercher la chèvre. Simple, non ?

    (1) Ces informations proviennent essentiellement du livre de Maurice et Robert Burton, Le royaume des animaux, Genève, Edito-Service, 1972, tome 4, p. 683-687.
    (2) A comparer : "La chèvre de Monsieur Seguin", des Lettres de mon moulin, publié dans Mille ans de contes, éd. Milan, 1991, tome 2, p. 178-184, et "Le loup, le Renard et la petite chèvre Blanchette", publié dans le même ouvrage, p. 134-138.
     (3) Voir aussi "Le loup et les chevreaux", publié dans Mille ans de contes, éd. Milan, 1990, tome 1, p. 181-185.
     (4) Esope, Fables, GF-Flammarion, 1995, p. 47, 119, 163 et 209.
    (5) Texte publié dans Diabolo,  n°19, mai 1989, et dans Mille ans de contes, éd. Milan, 1991, tome 2, p. 338-340.
     (6) Jules Renard, Histoires naturelles, GF-Flammarion, 1967, p. 81.

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